(French. English. I’ll just do anything I can moving forward.)
Première phrase: “Si on ne croit pas à la prédestination, alors, il faut admettre que les circonstances d’une rencontre, que par facilité nous attribuons au hasard, sont en fait le résultat d’une incalculable suite de décisions, prises à chaque carrefour dans notre vie, et qui nous ont secrètement orientés vers elle.”
Catherine Millet, faut-il le rappeler, à fait scandale (et succès d’édition) avec sa Vie sexuelle de Catherine M., paru en 2001. J’avais bien aimé ce livre, malgré l’effet refroidissant que produisait l’accumulation d’aventures sexuelles ; il me semblait qu’il y avait un sous-texte, une armature formelle que je ne m’étais pas donnée la peine d’identifier, mais qui donnait une certaine qualité esthétique à l’ensemble, comme une sorte de trompe-l’oeil, l’impression que sous l’amas des corps se dessinait une émotion mal racontée et que donc j’étais libre d’imaginer. La sensation de dissociation, de flottement qui se dégageait du texte n’était pas très gaie, mais elle était intéressante.
Cette impression, je l’ai retrouvée avec Jour de souffrance, mais pas intacte. Elle est raffiné dans la première partie, Résumé, qui commence par un si et poursuit sur de longues théories qui semblent intelligentes mais ne vous laissent que fumée dans les mains. Le temps y revient en arrière, s’emboîte, se corrige, de nouveaux motifs apparaissent, se précisent, se délitent. Ces va-et-vient sont passionnants, techniquement admirables, et leurs décalages constants me sont plus intelligibles après le travail réalisé cette année sur la conscience et les motifs du temps et de la mémoire. Cette partie est, à première lecture, à peine compréhensible ; elle produit cependant l’effet libérateur d’une série de questions, d’un amas de photos floues, et constituent la matière du récit.
La suite du roman, en revanche, m’a laissée plus indifférente. Catherine Millet y relate la découverte par son alter ego des aventures de son compagnon et la souffrance masochiste qui l’envahit alors, au mépris de tous ses choix intellectuels de femme libérée, puis le long parcours pour dominer tant que faire se peut cette douleur. La narration, plus classique, se distingue surtout par son écriture d’une précision “blanche” quasi-impitoyable. La tentative d’honnêteté totale est bien sûr vouée à l’échec, dissoute dans l’indicible et l’animal, et cela est accepté. Le regard, cependant, reste d’une dureté glaciale. De plus, récit d’une obsession, l’écriture garde ce caractère hermétique de l’obsession, la faculté d’exclure celui à qui on la raconte, la faculté de se passionner pour “une incalculable suite de” détails sans grand intérêt, l’incapacité de vivre quoi que ce soit qui ne soit lu en relation avec son obsession. Il est fort possible que cela soit voulu : le résultat en est la même lassitude que l’on ressent à écouter quelqu’un ressasser toujours les mêmes idées.
On le voit, il y a matière intellectuelle dans ce livre ; cependant, sans doute suis-je trop “accro” d’une lecture émotionnelle pour m’y trouver tout à fait à l’aise. Je retrouve bien là une de ces immaturités de lectrice qui me rendent le XIXe siècle littéraire tellement plus naturel que les expérimentations formelles plus récentes… Un lecteur plus “adulte” y trouverait probablement mieux son compte que moi sur le plan du plaisir de lecture ! J’ai en revanche tiré un profit tout à fait personnel de la lecture dans le cadre de mon programme d’étude de cette année : la tentative de reconstitution de mouvements psychologiques ancrés dans le corporel, la jalousie, le voyeurisme, le souvenir, le “feuilletage” de l’être, autant de thèmes très proustiens — et d’ailleurs référence explicite est faite à ce cher Marcel.
Il est donc assez amusant que ce qui m’ait le moins intéressée soit le blabla introspectif qui se glisse sournoisement dans le récit — on a tant reproché à Proust d’être psychologisant, et c’est tellement absent de son oeuvre… On voit bien ici pourquoi, car le personnage n’est jamais si distant que lorsqu’il est expliqué, nous privant de toute chance de le comprendre en nos propres termes…
Dernière phrase (dans le Temps, dans le temps !) : “De temps à autre, il m’arrive encore de déplier un papier que Jacques a laissé traîner, — par réflexe.”