Une si longue lettre, un si court roman, et pourtant si longtemps pour en noter quelques idées… Lu au coeur de la tourmente de la préparation des examens, pour faire une petite pause plaisir, que me reste-t-il en mémoire avant que de rouvrir le livre pour y vérifier mes souvenirs ? J’ai oublié les noms, l’écriture, mais ni les personnages ni leur histoire. En fait, le récit vit plus dans ma mémoire sur le plan de l’histoire personnelle que sur celui de la littérature, c’est-à-dire qu’il a pris place sur l’étagère mémorielle “biographies des amis et de la famille”, une petite place a-spectaculaire, difficilement analysable ou critiquable, car relevant de l’expérience personnelle et non d’une construction intellectuelle. C’est faux: Une si longue lettre est un roman, non un mémoire. Il a parfois été qualifié de semi-autobiographique (c’est un premier roman, après tout), mais “semi” est un terrain sur lequel mieux vaut ne pas trop se précipiter.

Hier, tu as divorcé. Aujourd’hui, je suis veuve.”

Ces mots sont parmi les premiers de la lettre que Ramatoulaye (je viens de vérifier le nom) écrit à son amie  de toujours, Aïssatou, pendant les quarante jours de réclusion que lui impose son veuvage. Ces mots disent tout le livre. Les coeurs brisés, mais aussi l’opposition qui apparaît immédiatement entre les deux amies, entre celle qui a choisi son destin même dans l’échec et celle qui l’a accepté. Nous apprendrons en effet assez vite que les époux des deux femmes les ont soumises à la même épreuve, celle de devoir accepter une seconde épouse, et que les amies ont pris des décisions opposées. Mariama Bâ, qui avait pour sa part divorcé, fait donc un choix éclairant de point de vue en choisissant de donner la parole à la femme qui est restée. Le propos n’est pas de prendre parti, mais de comprendre.

Cette volonté d’empathie va d’ailleurs plus loin — les jeunes filles qui sont entrées, par une violence plus ou moins pernicieuse, dans la vie des maris, sont en grande partie justifiées, comprises, “contextualisées”  (Binetou, la seconde épouse du mari de Ramatoulaye, pourrait faire figure de chasseuse d’or tout à fait détestable si sa cruauté n’était expliquée : “victime, elle se voulait oppresseur”…). Il y a certes des figures féminines rien moins que positives (la mère de Binetou, la “belle-tante” haineuse d’Aïssatou) ; ce  sont systématiquement des femmes plus âgées, présentées comme des instruments de la société traditionnelle.

Les hommes en revanche manquent terriblement de profondeur dans ce livre, pas tant je pense par échec de l’écriture que comme représentation d’une incommunication réelle. Lâches et fuyants, ils sont surtout totalement incompréhensibles. Pourquoi deviennent-ils l’obstacle principal à la société plus moderne et plus bienveillante à laquelle ils aspiraient pourtant, jeunes hommes ? Pour une femme docile, jolie, et ne ressemblant plus en rien à ce qu’ils adoraient à vingt ans ? Il y a là un mystère irréductible, car Bâ n’évoque pas de simples beaux-parleurs, mais bien des hommes qui ont sérieusement consacré des années de leur vie à un rêve qu’ils “cassent” ensuite pour une manifeste chimère qui ne leur apporte évidemment pas le bonheur.

Le livre a été dédié par Mariama Bâ “à toutes les femmes et aux hommes de bonne volonté“. Cela reflète parfaitement l’aspiration désabusée, le désir de croire encore en l’homme (sans majuscule),  mais aussi la méfiance qui s’est installée, le besoin de qualifier : de quels hommes parlons-nous ? La tristesse, la déception dominent ; l’espoir a reflué de la vie de Ramatoulaye, même si elle veut encore se convaincre qu’il subsiste pour ses enfants, pour les générations à venir. Ses fils et ses filles semblent mieux armés, plus forts qu’elle ne l’était; l’amitié ne l’a pas trahie. La fin du livre est même ostensiblement positive, une décision d’aller de l’avant, de vivre à nouveau… Pourtant ce que j’en retiens c’est d’abord un profond sentiment de tristesse, les ”lacérations dans l’individu” évoquées, et une image (étrangère au livre) qui m’a accompagnée dans sa lecture, celle d’une Pénélope “inversée”, qui tenterait de tisser un ouvrage qui se déferrait sans fin. Bien sûr, la lettre écrite dans une période de deuil en a forcément une amertume circonstancielle que je ne voudrais pas généraliser. En fait peut-être le souffle d’espoir est-il cyniquement justement dans ce deuil : le vieux monde meurt, la société paternaliste meurt avec ses pères, et le deuil est possible. Alléluia?