J’ai refermé ce livre avec un sentiment de perplexité qui ne m’a pas quitté depuis… Les âmes fortes se présente comme une discussion entre trois femmes, lors d’une veillée funèbre. On croit un instant que nous allons assister à un grand déballage sur la vie du mort et de sa femme, mais pas du tout : nous partagerons tout au plus deux ou trois rumeurs, évoquées de façon assez floue pour nous rappeler que nous ne sommes pas, nous lecteurs, dans l’intimité de village de ces trois femmes. Cette intimité monstrueuse, cette vigilance organique des petits villages de la France campagnarde sera un personnage à part entière du roman, ou plutôt constituera son terroir. La narration y reviendra assez vite, mais non sans un second détour préalable, un rapide rappel de l’avarice paysanne : deux des trois femmes ont en effet assez récemment perdu leurs parents, et étalent naïvement la cupidité et l’égoïsme sans joie qui les a dressées contre leurs sœurs, les manœuvres sordides auprès des parents mourants ou du notaire pour empocher une grosse part d’héritage.

Le décor est posé : nous sommes dans ce que Balzac a si souvent raconté, la mesquinerie, l’âpreté au gain des petites gens, les villages où tout se sait. Ce n’est jamais une toile de fond plaisante, et mon expérience de lecture est certainement teintée par le fait que je viens moi-même d’un village vieillissant de l’Ile-de-France qui, pour n’être plus habité par de tous petits exploitants agricoles, n’en a pas moins gardé une culture locale encore fortement influencée par l’ascension petite bourgeoise des XIXe et XXe, par la montre (pas celle au poignet, hein…) et la pesée soigneuse des statuts sociaux. Sur cet arrière-plan un peu glauque, une femme se détache : Thérèse, notre âme forte, qui pressée par ses deux consœurs, va raconter son histoire, d’abord avec une hypocrisie bienséante, puis, aiguillonnée par l’une des deux autres, une commère qui a le goût du scandale, avec une froide franchise qu’on est tenté de prendre pour la “vraie” version de son histoire. L’histoire de Thérèse est exposée en trois grands mouvements : le premier, raconté par elle, la décrit comme une jeune fille ordinaire, qui s’enfuit avec son amoureux pour aller l’épouser ; le second, où la commère prend la main, vire (on y vient) au roman balzacien, où le mari de Thérèse, métamorphosé en aigrefin, profite de la jeune fille et de la bonté d’une famille bourgeoise pour se faire une petite fortune ; le troisième et dernier mouvement, raconté par Thérèse et la commère, se présente comme une révélation : un monstre plus grand que nature se tapissait dans toute cette vilenie ordinaire, en tirait les ficelles, et trompait avec volupté la vigilance ragotarde de toute la communauté.

Il a de petits détails qui m’ont gênée au cours de la lecture ; par exemple, mon “deuxième mouvement”, raconté par la commère, fournit de très nombreux détails que l’opinion générale, si bien renseignée soit elle, ne pourrait connaître (notamment des pensées, des gestes intimes, etc.) ; on ne peut pas décemment leur donner comme excuse l’invention populaire (non que nous ne remplissions pas tous les blancs lorsque nous racontons une histoire, mais un peu plus d’incohérence, de sensationnalisme ou d’hésitation serait nécessaire pour crédibiliser l’hypothèse). La commère a donc des accès d’omniscience, ce qui est franchement embêtant dans une histoire qui démonte les mécanismes de l’opinion villageoise et les extrêmes qui sont nécessaires pour la tromper. Finalement, je crois que ce livre aurait mieux fonctionné pour moi sans l’inutile complication du récit à deux mains, si Giono soit n’avait pas répondu à la question “qui raconte” (narrateur invisible), soit s’il s’était concentré sur un seul narrateur (Thérèse était tout de même la mieux placée…), soit enfin s’il avait laissé la fin de son récit moins structurée, moins affirmative, et redonné à la narration le jeu qui lui manque pour s’accommoder de multiples points de vue. Reste également la question de la motivation du récit (on la comprend chez la commère, mais Thérèse partage soudain des secrets vieux de plusieurs décennies sans que l’on comprenne bien pourquoi).

Il reste néanmoins la très belle écriture de Giono, qui pour être ici moins poétique et bruissante qu’à son ordinaire (ce n’est après tout pas lui qui parle) n’en est pas moins maîtrisée, ni moins pure et sensible sans sombrer dans la sensiblerie. C’est justement parce que s’enfoncer dans le récit est un tel plaisir que les interruptions narratives m’ont ennuyée ; en revanche, elles nous offrent le plaisir de la langue parlée, avec ses mots tout entiers surgis du passé comme le “trimard”, sa saveur crue (“avec un cul du tonnerre de Dieu, neuf dixièmes en crin, comme de juste, mais l’autre dixième incontestablement ce qu’il y avait de plus valable“) et ses subtilités que seul permet un usage un peu relâché (“elle avait perdu les sens” pour une déclaration d’amour, est-ce que ce pluriel/ cette conglutination d’expressions ne sont pas tout simplement géniaux ?). Tiens, peut-être que j’aurais dû tout simplement lire le livre entièrement à voix haute…