Et oui, j’ai lu en français un livre écrit en anglais… Certes cela va à l’encontre de tous mes principes (ou du moins à l’encontre du principe de lire dans leur langue d’origine les livres écrits dans une langue que je parle, CQFD), mais la raison en est toute simple : ce livre m’a été offert comme cadeau de départ de France par un ami, a voyagé dans mes bagages pour New York il y a quatre ans (quatre ans!), puis m’a suivi de Manhattan à Brooklyn, et de Brooklyn en Indiana. Je n’avais pas du tout envie de le lire, aucune idée de ce dont il s’agissait, et la gravure à connotation religieuse qui l’illustrait me faisait craindre le pire dans l’ésotérisme bidon.

Je ne l’avais cependant pas oublié, notamment grâce aux merveilleuses étagères à l’entrée de notre logis actuel, assez vastes pour que TOUTE notre collection de livres (ou presque) puisse s’étaler reliures visibles, et non plus en doubles rangs d’oignon comme à New York. Il m’a en revanche fallu lire plusieurs fois son titre au fil de mes lectures sur les romans noirs de l’Angleterre au tournant du XIXe pour que je m’aperçoive que c’était cela, que je cachais parmi mes bouquins : rien de moins que l’une des œuvres “majeures” de cette mineure “gothic lit” dont Ann Radcliffe fut la star absolue, la faiseuse de best-seller, le nom par lequel tout est arrivé… mais dont Lewis fut un des artisans majeurs (et un des gros succès de vente, lui aussi). Il paraît d’ailleurs que Le Moine a inspiré L’Italien, le dernier roman publié (hors une poignée d’apocryphes) par Radcliffe ; j’en reparlerai sûrement lorsque j’aurais lu ce dernier !

Revenons cependant pour l’heure à notre moine, frère Ambrosio, un capucin dont la piété et les oraisons fougueuses font l’admiration du tout-Madrid. Il est présenté comme une sorte d’idole des femmes, le dernier confesseur à la mode, le Brad Pitt de l’homélie, à la fois passionné, beau et vertueux. Abandonné à un couvent depuis sa plus tendre enfance, Ambrosio est né en effet avec toutes les qualités qui auraient pu en faire un parfait gentilhomme. Du fait de sa réclusion, il n’a cependant jamais affronté aucune vraie tentation, et manque de compassion pour les faiblesses des autres. Avec l’adulation de belles et riches jeunes femmes et la flatterie constante de l’opinion publique, il se trouve devoir pour la première fois livrer bataille à deux démons, l’orgueil et la concupiscence.

En parallèle progresse l’histoire d’Antonia, une de ces parangons de perfection typique des héroïnes du genre : sa grande beauté va sans dire, mais elle est également d’une bonté si immodérée que je vais me permettre de faire une entorse à la charité chrétienne et d’appeler une bécasse une bécasse, cultivée sans connaître le mal (visiblement Lewis se rendait bien compte du problème, puisqu’il a recours à des explications savoureusement ironiques du type “sa maman lui faisait lire la Bible, mais dans une version qu’elle avait entièrement recopiée à la main pour en purger les torrents d’immondices qui s’y déversent” — ce qu’il dit bien mieux, appelant notamment la Bible “le livre qui trop souvent enseigne les premières leçons du vice, et donne l’alarme aux passions encore endormies“). Bref, Antonia est plus une fonction narrative qu’un personnage à proprement parler, et en tant que telle elle remplit parfaitement son rôle : éveiller l’amour d’un “Don de” prêt à s’abaisser jusqu’à elle et à l’épouser, veiller sur la santé vacillante de sa digne mère, susciter le désir interdit d’Ambrosio, et ensuite, pleurer, crier et s’évanouir à répétition alors que les événements se précipitent autour d’elle.

Difficile sans révéler toute l’histoire de vous dire comment la magie et le merveilleux s’invitent dans le roman, mais puisque nous sommes en roman “gothic*”, il faut bien qu’il y ait du fantastique, et il ne manque pas. Il a même la supériorité énorme sur celui de Radcliffe de ne pas s’excuser, d’être franc et sans explication (d’où le terme de merveilleux plus approprié que celui de fantastique), et dans sa critique sociale (notamment son anticléricalisme). Bien sûr, l’histoire reste conventionnelle, et la subtilité n’est pas vraiment de mise (on est loin de James et de Turn of the Screw), mais j’ai également trouvé une puissance fantasmatique remarquable. Puisque mon principal point de référence est Udolpho, donc Radcliffe, je dois dire que je me demande dans quelle mesure le sexe de l’auteur joue sur cette capacité à évoquer la puissance du désir charnel et du goût du pouvoir, que ce soit à cause du dicible ou du connaissable. Il se peut bien sûr que la froideur de Radcliffe soit personnelle, mais c’est un point que je voudrais garder à l’esprit pour des lectures ultérieures. J’aurais volontiers rajouté James à l’équation ici aussi (lui va encore plus loin, car chez lui le désir semble compris et intégré à la trame même du texte d’une façon incroyablement perceptive pour quelqu’un écrivant avant Freud), mais Turn of the Screw date de la toute fin du siècle, ce qui fausse la comparaison.

Fantastique et merveilleux version XIXe sont au programme cette année — ma dissertation de master 1 devrait porter sur un sujet qui me permettra d’y revenir. Depuis le temps que je promets du surnaturel sur le bandeau de ce blog !

* je n’aime pas du tout le terme consacré de “roman noir”, qui m’évoque les polars durs et la fameuse série noire. J’aimerais pouvoir dire “gothique”, et je le ferai sans doute tôt ou tard, mais c’est impropre en français. Dilemme…